Parfums d’amour

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« l’odorat n’est pas pour peu de chose dans les ébats de Vénus » Giacomo Casanova

 

 

Philtres de séduction, les parfums dessinent une carte du tendre où s’effeuillent les sentiments : un peu, beaucoup, passionnément, à la folie… Éternel retour de floraux joyeux sur notes de fond sensuelles lovés dans des coeurs battant la chamade.

 

Pomme d’amour

Dans le jardin d‘Éden, un homme et une femme, chabada-bada. Ondule un serpent séducteur et s’offre, fruit de la tentation, une pomme… gravitationnelle. Flacon, la pomme traverse le XXe siècle. Paul Poiret, avec les Parfums de Rosine, l’imagine Fruit défendu (1914). Chez Ricci une Fille d’Ève (1952) puis pomme d’amour toujours avec Nina, pétillante et gaie suivie d’une petite soeur Luna.

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Chez Dior, la pomme incarne Poison, magnifique et sulfureux. Philtre d’amour intrigant dans la version originelle entre sombre améthyste et précieuse malachite. Animal étole, le serpent s’enroule au cou de nouvelles Ève sur la route du mâle. Parfum de vénéneuse tubéreuse, Poison s’incarne rouge amour, violent avec Hypnotic. Sensuel en diable avec amande amère, santal lacté, ambre, il s’épice de carvi, badiane… Tendre Poison refleurit vert. Midnight accompagne Cendrillon au bout du bleu nuit. Et aujourd’hui Poison Girl joue la jeunesse.

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Coeur

Siège supposé des émois, des émotions, le coeur symbolise l‘amour surtout quand il est traversé par les flèches de Cupidon. En flacon s’ajoute aux sentiments l’ivresse. Coeur inversé, bouchon évidé ; L’heure bleue se love dans l’iconique flacon Guerlain. Coeur joie de Nina Ricci se redécoupe, flacon Lalique. Kingdom d’Alexander Mc Queen, gothique rouge et métal vif argent, pour coeur abstrait. Happy Spirit de Chopard pour coeur balance. Ralph Lauren imagine Love (2008) en version luxueuse, or peint et bouchon améthyste. Avec un jeu de mot, Loverdose de Diesel ajoute la transgression dans un coeur à facettes, taillé comme une pierre précieuse et traversé d’une dague noire.

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Histoire et légendes

Repentante, Marie-Madeleine se reconnaît à son vase à parfum (nard). « Pécheresse aux sept démons », elle est pardonnée « parce qu’elle a beaucoup aimé ». Parfumée, Judith séduisit Holopherne qui en perdit la tête. En Egypte, Cléopâtre aurait fait imprégner les voiles de son bateau pour reconquérir Marc–Antoine. Prétexte à la guerre de Troie, la belle Hélène se parfumait-elle au calament (menthe) ? Un parfum Helen of Troy (Sigma V) orchestre, en flacon, une égrillarde partie de jambes en l’air. Avec Belle Hélène (MDCI) Bertrand Duchaufour compose une gourmandise proche du dessert d’Escoffier. Dans L’Odyssée, Circé tente de retenir Ulysse avec des philtres aromatiques. Au Japon Le Dit du Genji conte les amours des courtisanes aux kimonos parfumés. En Occident s’imprègnent les mouchoirs de Vénus. À jamais liés, Tristan et Yseult se retrouvent en flacons jumeaux imbriqués : Philtre d’amour de Cardin. Le mot philtre glisse ainsi vers le parfum.

 

Carte du tendre

Glissements progressifs du désir, en attendant le plaisir. Sans brûler les étapes, le parfum accompagne la séduction. En 1908 Pinaud esquisse un Flirt. Patou en 1925 imagine trois moments clefs associés à différents types de femmes : la blonde, la brune et la rousse. Amour Amour serait le début, le coeur bat. Que sais-je ? pose une dernière hésitation. Enfin Adieu sagesse saute le pas, sans regrets. De nombreux Guerlain sont odes à l’amour ; en 1969 (année érotique ?) bat la Chamade, du nom du roman de Françoise Sagan. Du roulement rapide du tambour mandant la trêve au battement de coeur pour amoureux transi, le mot s’impose. Avec Kenzo Amour, le flacon de Karim Rachid, bel oiseau entre biomorphisme et Brancusi, est prêt pour l’envol, en fuchsia, rose amour ; puis en transparence devient Jeu d’amour.

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Trésor in love, variation de Lancôme, avait choisi une accroche jolie : « Quand tout commence ».

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By Kilian joue les prémices : Prelude to love. Cartier franchit le pas avec Déclaration (1998). Molyneux ajoute ce que tout le mode dit : I love you (1998). Guy Laroche allait plus loin avec J’ai osé (1978). Lalique pose un Baiser (1999), un Tendre Kiss (2003). Tout tourne autour d’une Romance (Ralph Lauren, 1998), d’une Idylle (Guerlain, 2009). Quant au délicieux Guet-apens, il est Attrape coeur (Guerlain, 1999 et 2005). L’amour est aussi Tentations (Paloma Picasso, 1996), Attraction (Lancôme, 2003), Désir (Rochas, 2007) ou Desire (Dunhill, 2001). Plus puissant : Passion (Goutal, 1983 et Liz Taylor, 1988). Pour finir Dans tes bras (Frédéric Malle, 2008) par Maurice Roucel. Pour finir en Nuit d’amour (Guerlain, 2006).

 

Fatale attraction

Le parfum ajoute un artifice à l’humain dont le comportement diffère de l’animal. Désodorisé, l’homme n’est plus vraiment amateur d’odeurs corporelles, délaissées au fil de la civilisation, déjà avec le passage à la station debout. Si deux charmants papillons (bombyx) peuvent s’attirer irrésistiblement à plusieurs kilomètres, il n’en est pas de même chez l’humain où l’organe voméronasal s’est atrophié. Analysant les molécules capables (coupables ?) d’attraction, la parfumerie s’est lancée dans la reproduction des phéromones, déjà aux USA dans les années 80 (Jovan). En 1994 Pheromone Factor utilisait l’androstenol (odeur de sueur un peu bois de santal) pour attirer les femmes et une sécrétion mammaire pour les hommes ! Kanebo imagina Sexangle. Fut aussi lancé un inénarrable Zulu avec des sécrétions naturelles de cochon chinois ! Aujourd’hui Escentric Molecule évoque l’attraction ; sans phéromones (les véritables sont très chères), mais avec de l’Iso E Super à haute dose. Intéressante, la recherche a ainsi ouvert la voie à d’inévitables dérives marketing… Mais peut-être vaut-il mieux échapper à l’attraction des Grenouille sous peine d’orgies perpétuelles.

 

Mariage

Après le marivaudage, conclusion classique et évidente (il suffit d’enlever quelques lettres), le mariage. Anagramme heureux, Amarige (Givenchy, 1991) est une belle et opulente composition autour d’un bouquet floral. Dominique Ropion a composé autour de l’idée d’un parfum solaire rayonnant ; il précise : « le parfum, c’est l’essence même de la séduction ».

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Avec Lanvin se célèbre Marry me. Une proposition ? Une suggestion ? La réponse est sans doute oui pour la vie. À défaut de corde au cou, un noeud sur le col du flacon et un joyeux parfum d’Antoine Maisondieu. Fragonard part en Lune de miel (2005). Gravée d’un Eternity, la bague du duc de Windsor pour Wallis fut rachetée par Calvin Klein qui l’offrit à son épouse et le nom devint parfum (1993), ode à un rêve d’amour sans fin.

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Amour éternel

Les histoires d’amour ne finissent pas toujours mal en général quand elles s’inscrivent dans une forme d’éternité. En Inde, Shah Jahan fit construire pour son épouse, la princesse Mumtaz Mahal les jardins de Shalimar et, à sa mort, le Taj Mahal, fleuron de l’architecture indienne. En hommage, Guerlain compose Shalimar en 1921 un oriental étourdissant avec la guerlinade opulente et sensuelle qui signe nombre de créations maison.

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Kenzo avait écrit avec Kashaya, l’« amour éternel » en sanskrit. Dans Le nom, le nez, Italo Calvino se penche sur l’odorat via le sillage. « Ce que je cherche, c’est la femme : une femme dont je ne connais que le parfum ! » Passionnante, la quête est menée en trois lieux : le Paris de la belle époque, la préhistoire (le passage à la station verticale !) et un lieu mal famé à Londres. L’histoire se termine funeste, mais avec un parfum d’éternité.

 

Des mots d’amour

Ça s’en va et ça revient, c’est fait de tout petits riens ; les mots d’amour deviennent parfums. N’aimez que moi, Bel amour (Caron, 1916, 1917). Annick Goutal compose Grand amour (1997), Quel amour (2002). Orné d’un cœur, In love again (Yves Saint Laurent, 1998) est signé Jean-Claude Ellena.

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Avec Amor Amor, Cacharel mise double, renoue avec le A et le succès. Love Chloé, un bel amour poudré. Amour humour avec I love love de Moschino. De l’amour en veux-tu en voilà, des Love par dizaines sont lancés. Vivace, l’âme des hippies clame : « Faites l’amour, pas la guerre » ; le parfum l’a compris. Tu veux ou tu veux pas ? Valse hésitation avec Maybe Baby (Benefit, 2003), Oui Non (Kookai, 1993) ou Now or never, éphémère Lancôme (2008). Une nouvelle carte du tendre s’écrit. Puissamment parfumée chez Montherlant, une lettre de Les Jeunes Filles passe la nuit dehors. Billet doux (Fragonard, 2006) ou encore Parlez-moi d’amour (Galliano, 2010) en forme de lettre. Missives de soldats, N’aimez que moi fut offert lors de la première guerre mondiale et Je reviens (Worth, 1932) par les Américains embarquant pour l’Europe.

 

Sensualité

Si le parfum figure dans les arts du Kâmasûtra, il est souvent sage dans les flacons. Avec My Sin (1925) Lanvin évoque le péché. Opium (Yves Saint Laurent 1977) est fatalement rêvé « pour celle qui s’adonne ». Sur fond de liberté sexuelle, Calvin Klein ose Obsession avec une campagne un poil sulfureuse : Kate Moss nue, nouvelle Ève sans serpent. Explosion torride de Diane de Furstenberg avec Volcan d’amour (1981) d’après un poème de Paulo Fernandes. Avec Spark (2003), Liz Claiborne fait des étincelles. Chantal Thomass susurre : Et plus si affinités (2005). Frédéric Malle rend hommage à la réputation du French Lover (de Pierre Bourdon).

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Et les amours sulfureuses ? Clandestine (Guy Laroche, 1986), Libertine (Westwood, 2000), Liaisons dangereuses (By Kilian, 2007), Forbidden Affair (Anna Sui, 2010)… Autant de transgressions dans les jeux de l’amour. Après leur générique sur fond d’Adam et Ève de Cranach, les Desperate Housewives croquent la pomme avec Forbidden Fruit (Coty). Enfin Sécrétions magnifiques (État libre d’orange par Antoine Lie) revendique sueur, sperme et salive, tout un programme olfactif ! Dans les Proverbes s’exprimait la femme adultère : « J’ai parfumé ma couche de myrrhe et d’aloès et de cinnamome. Viens, enivrons-nous d’amour jusqu’au matin ». Autrefois les parfums « artificiels » semblaient dévolus à la courtisane, signature de la femme « boîte à épices » ?

Avec la socialisation de l’homme, les odeurs corporelles et sexuelles ont perdu en faveur. Et, si le parfum a d’abord servi de « masque » pour oblitérer les odeurs déplaisantes, il est aujourd’hui devenu un magnifique artifice aux jeux de l’amour et peut-être… du hasard.

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