Schiaparelli

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Ailleurs, au loin, de belles terres d’inspiration : « La langoureuse Asie et la brûlante Afrique » de Baudelaire s’invitent chez Schiaparelli. Métissage de matières où le sac plastique peut se tisser de soie, où le lin s’orne de raphia. Une collection païenne et jubilatoire imaginée par Bertrand Guyon autour d’une « nuit qui songe, Mythologie du rêve ». En fil rouge, un thème animalier où s’épinglent les insectes, scarabées ou libellules, s’envolent les papillons tandis que les oiseaux qui pépient (bande son) y ont laissé quelques plumes.

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Une touche de rose, shocking évidemment, un motif de coeur, le souvenir de Schiap passe avec légèreté, fantôme surréaliste de la place Vendôme. Des modèles patchworks, marqueterie de serpent, python.

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Un magnifique manteau masque, « Makeda ».

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« Opium », Jumpsuit en organza peau brodée de plumes d’autruche.

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« Tomyris de Perse » fait tapisserie de laine (superbe), poche « cadenassée.

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Coup de coeur pour « Shaquilah de Nabatine », une robe de jacquard de gaze nuit et tussah naturelle à motifs de plumes.

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Des détails couture avec de la dentelle, chantilly, guipure, des broderies, des plumes ; travail du détail magnifié par les métiers d’art.

Apparition de sacs baptisés des noms de Séléné (déesse de la lune), Soteria (divinité allégorique de la guérison) et Selkie (créature imaginaire d’Écosse). Présence tutélaire du S de Schiap. Pour les sacs, une collaboration avec Lucie de la Falaise pour une collection bohême.

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Musée Yves Saint Laurent Paris

E - Robe hommage à Piet Mondrian © Alexandre Guirkinger

 

5 avenue Marceau. C’est à l’ancienne adresse de la couture que le musée Yves Saint Laurent a ouvert ses portes à l’automne. Le parcours inaugural a choisi de privilégier la haute couture au travers d’une sélection d’une cinquantaine de modèles.

L’occasion de voir, dans leur plus belle expression, les pièces qui ont signé le style Saint Laurent : la saharienne, le smoking, le jumpsuit et le trench-coat. Des modèles réinventés par le couturier qui leur a donné un statut définitif dans l’histoire de la mode. Dans le style Saint Laurent se dessine un jeu entre masculin et féminin où la femme s’empare de nouveaux codes avec audace. Le smoking est emprunté au vestiaire masculin et le jumpsuit revisite des tenues d’aviateur. Des « pantalons » à une époque où, en principe, la femme n‘avait légalement pas encore le droit de porter la culotte.

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Les passages les plus extraordinaires sont les évocations d’un ailleurs inspirationnel : la Chine, le Maroc, la Russie, l’Afrique… qui se traduit par une exubérance de couleurs et la richesse des détails.

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L’art est aussi une référence majeure avec les vestes inspirées de Van Gogh, Braque, Picasso. La robe Mondrian (plusieurs modèles), robe droite découpée de plages géométriques de couleurs incarne un vêtement emblématique des années 60 et demeure une des robes les plus connues de l’histoire de la mode.

L’espace le plus « touchant » est le bureau du couturier, désormais visible pour tous, avec sa bibliothèque, son portrait par Bernard Buffet, ses notes, ses croquis, les échantillons de tissus, les fiches d’atelier, les lunettes posées sur le bureau… Paradoxalement la pièce la plus vivante du musée, un lieu où le temps est à jamais suspendu.

Musee Yves Saint Laurent Paris.

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Quand Yves Saint Laurent a cessé sa couture en 2002, une page s’est tournée sur la haute couture. Même si, par certains côtés et grâce à quelques grandes maisons, la haute couture (sur)vit encore aujourd‘hui, la visite du musée Yves Saint Laurent est une belle occasion de se replonger dans le parfum nostalgique d’une certaine idée de la couture.

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Robe Mondrian 1968. © Fondation Pierre Bergé – Yves Saint Laurent, Paris / Alexandre Guirkinger

Croquis premier smoking. 1966. © Fondation Pierre Bergé – Yves Saint Laurent, Paris

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Planche de collection « ENSEMBLES HABILLÉS » 1962 © Fondation Pierre Bergé – Yves Saint Laurent, Paris

Robe hommage à Pablo Picasso. 1979 © Fondation Pierre Bergé – Yves Saint Laurent, Paris / Alexandre Guirkinger

 

Mystiques et mythiques, l’encens et la myrrhe

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Comme les rois mages en Galilée… Riches cadeaux, l’encens et la myrrhe, avec l’or, étaient jadis l’objet d’enjeux économiques importants tandis que des routes se dessinaient pour faire voyager ces ingrédients d’Arabie en Inde… Route de l’encens, route des épices, pour des matières qui, par le passé, jouèrent le même rôle que le pétrole aujourd’hui. Un encens autrefois plus cher que l’or… Mystiques, les senteurs d’encens créent un lien vers le(s) dieu(x) depuis l’Egypte ancienne. Encens et myrrhe figurent aussi dans la composition du kyphi (premier parfum (re)connu) figurant dans les textes des pyramides. La Bible pose la séduction sous l’égide des aromates et multiplie les références à ces senteurs. Du sacré des fumigations au profane de la séduction, deux ingrédients à (re)découvrir désormais sous forme de parfums dans des souvenirs d’épiphanie.

 

Encens

Gomme extraite du boswellia, l’encens était très connu dans le royaume de Saba où la sagesse de la reine n’avait rien à envier à celle de Salomon. Si le nom hébreu, lebonah, est proche de la couleur blanche de la gomme qui s’écoule sous forme de « larmes », le français encens vient du latin « brûler » qui donne la puissante odeur balsamique. Parmi la vingtaine d’espèces de boswellia dont seuls les arbres mâles produisent l’encens, les variétés serrata et carterii produisent l’encens véritable, l’oliban.

En Egypte, Hatchepsout fit organiser une expédition pour chercher la résine « dans le pays de Pount » et 31 arbres furent ramenés. De nombreuses légendes se dessinent depuis l’Antiquité autour de l’encens. Pour Hérodote, les arbres à encens sont gardés par des serpents ailés ! Pour Pline, il faut saigner l’arbre pour obtenir sa gomme. « On pratique des incisions là où l’écorce paraît le plus gorgée, là où elle est le plus mince et le plus tendue. On dilate la plaie, mais sans rien enlever. Il en jaillit une écume onctueuse, qui s’épaissit et se coagule; on la reçoit sur des nattes de palmier quand la nature du lieu l’exige, autrement sur une aire battue alentour ». Pour Marco Polo l’encens est aussi une richesse : «… l’encens blanc y naît fort bon, en abondance, et vous décrirai comment il naît… En cette cité viennent encore maints beaux destriers d’Arabie, que les marchands portent ensuite avec leurs nefs en Inde, et dont ils font grand profit ».

Utilisée par l’homme pour son odeur de bois camphré, épicée, la résine est associée, pour les Chrétiens, aux odeurs d’église. Si l’encens figure dans la Bible, il fut beaucoup associé à de nombreux cultes païens avant d’être adopté par la chrétienté (via l’encensoir). C’est à partir de ce souvenir d’église, où il allait en compagnie de sa grand-mère, que Giorgio Armani fit créer Bois d’encens (Armani privé). Magnifique composition de Michel Almairac, Bois d’encens s’entoure d’épices, de poivre et de racines de vétiver. Chez Annick Goutal, parmi la trilogie des orientalistes figure un Encens flamboyant avec farandole d’épices, poivre, baie rose, cardamome, muscade sur encens, lentisque.

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Aujourd’hui une pléthore de parfums redécouvre l’encens, nombre de marques de niche en font leur miel. Dans un esprit orientaliste, ces senteurs ténébreuses mènent vers l’opulence de riches sillages.

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Chez Comme des garçons, une série d’Encens rend hommage à l’esprit du lieu : Avignon, Jaisalmer, Kyoto, Ouarzazate, Zagorsk. Des senteurs avec des variations autour des épices (muscade, cardamome, cannelle, …), des bois (palissandre, gaïac, cèdre, pin…). Chez Heeley, Phoenicia mêle l’encens à la douceur de fruits confits : datte et raisins secs tandis que Cardinal entraîne dans une église où les vapeurs d’encens épousent des senteurs de lin frais. Chez Byredo, Encens Chembur entraîne sur les chemins d’un temple Hindou (près de Mumbai) avec encens relevé de citron, muscade, gingembre. Passage d’enfer de l’Artisan parfumeur est signé par Olivia Giacobetti qui éclaire son encens sombre de lys et musc blanc. Tom Ford avec son Sahara noir plonge dans le mystère d’un encens épicé (poivre) et balsamique. État libre d’orange avec Rien Intense Encense associe l’encens à des notes cuirées tandis qu’Encens et bubblegum oppose douceur et profondeur avec humour.

 

De l’église à la séduction Baudelaire rêve l’encens :

« Sur ta chair, le parfum rôde

Comme autour d’un encensoir »

 

 

 

 

La myrrhe

Deuxième cadeau des rois mages, la myrrhe est une gomme résine produite par le commiphora myrrha, un arbre qui pousse au Yémen, en Somalie et révèle des senteurs de citron, romarin. Pour Pline : « L’arbre a cinq coudées de haut, et n’est pas sans épines … L’arbre à myrrhe, transsude d’abord spontanément avant l’incision une myrrhe appelée stacté, que l’on préfère à toutes les autres; au second rang est la myrrhe que l’on cultive; parmi les myrrhes sauvages la meilleure est celle qui se récolte en été. » La légende du nom vient de Myrrha, fille d’un roi d’Assyrie qui séduisit son père et en punition fut transformée en arbre à myrrhe. Un arbuste épineux d’où, neuf mois plus tard, naquit Adonis. La myrrhe s’associe également à la séduction dans la Bible où le terme figure une dizaine de fois. Dans le livre d’Esther, les jeunes filles se préparent pour le roi Assuérus en se purifiant avec de l’huile de myrrhe pendant six mois. Le livre des proverbes laisse libre parole à la femme adultère : « J‘ai parfumé ma couche. De myrrhe, d’aloès et de cinnamome. Viens enivrons-nous d’amour jusqu’au matin, livrons-nous aux délices de la volupté. »

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Chez Annick Goutal, elle s’enflamme en Myrrhe ardente avec des notes fumées de gaïac, cire d’abeille sur fond benjoin et fève tonka. La Myrrhe de Serge Lutens ajoute mandarine de Chine, amande amère sur cœur boisé, épicé, miellé et fond ambré musqué.

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Mallarmé dans son poème La nourrice. Hérodiade l’évoque :

« Sinon la myrrhe gaie en ses bouteilles closes,

De l’essence ravie aux vieillesses de roses »

 

Sumer et le paradigme moderne

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Des traces cunéiformes, l’épopée de Gilgamesh, la figure de Gudéa ou encore la construction d’une ziggurat (où plane l’imaginaire de Babel) trouvent un écho dans l’art moderne. Avec une curieuse et séduisante exposition, la Fondation Miro de Barcelone célèbre la mise en résonance de cette civilisation sumérienne avec l’art moderne. Les fouilles en Mésopotamie mirent à jour des vestiges archéologiques depuis le XIXe s. ; ces éléments furent progressivement portés à la connaissance de l’Occident. George Bataille en 1929 avec son journal Documents mettait en ouverture un article de Georges Contenau sur l’art sumérien. Les artistes vont s’intéresser à cet art. Si Giacometti a choisi l’Égypte (L’homme qui marche), il a aussi dessiné des figures de Gudea.

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La figure

Énigmatiques, les sculptures sumériennes offrent différentes interprétations dans les détails (plumes ?) tandis que leurs regards invitent au mystère. Henry Moore marqua son intérêt pour les sculptures : « These sumerian figures have full three-dimensional existence. And in Sumerian art (as perhaps in all the greatest sculpture and painting) along with the abstract value of form and design, inseparable from it, is a deep human element ». Barbara Hepworth également s’intéressa à cet art et certaines de ses oeuvres semblent en résonance.

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Juan Miro avait épinglé des photos d’oeuvres sumériennes dans son atelier. Dans une conversation avec Pierre Schneider au Louvre publiée en 1963, Miro réagissait particulièrement à la vue de l’art sumérien. Pierre Schneider se souvient que Miro recherchait des objets de forme bizarre, asymétriques, tatoués et avec des inscriptions.

 

La composition des oeuvres quand elles figurent sur des cylindres se révèle sans fin, répétition à l’infini d’un motif tournant en boucle sur lui-même

Willi Baumeister a dessiné une série de Gilgamesh, un cycle où l’artiste illustre l’épopée avec des scènes où se découpe en fond la cité d’Uruk. Pour Baumeister l’épopée a un lien direct avec le contexte tragique de la guerre en Allemagne. Baumeister a également pein Ur-Schanabi on green, un dialogue entre Gilgamesh et le passeur.

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Pour Willem de Kooning impressionné par les figures de Tell Asma, une série de femmes, déesses de la fertilité, mains jointes , frontalité Sumer ?

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Une figure de visage sculpté de Sumer figure aussi dans le Film (c’est son nom) de Samuel Beckett réalisé par Alan Schneider en 1965. Un homme (Buster Keaton) terrifie ceux qu’il croise sur son chemin. Chez lui il ne supporte aucun regard et face au visage de Sumer, il arrache la photo, la déchire pour que disparaisse à jamais ce regard. En épilogue, le héros se révèle borgne.

 

L’écriture

Signes posés par l’application de calame sur l’argile, les traits de l’écriture cunéiforme ont fait entrer la civilisation dans l’histoire. De pictogrammes, l’écriture s’est abstractisée avec des signe phonétiques. Cette forme de langage pour communiquer aux origines de l’histoire ne pouvait manquer intéresser les artistes modernes. Influencé par ces premières écritures, Henri Michaux se mit à répéter des signes, lui qui rêvait d’une langue «  sans appartenance, sans filiation »… La langue rêvée de Michaux.

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Le mythe

La ziggurat avec sa forme à étages tisse le lien avec l’histoire biblique de la Tour de Babel et de l’homme qui veut se mesurer au Dieu. Le Corbusier avait notamment imaginé le Mundaneum, un centre de culture mondiale, un projet non réalisé mais avec une forme à étages dans l’esprit d’une ziggurat. Adolf Loos avec son projet de mausolée pour Max Dvorak imaginait un cube surmonté d’une forme en escalier.

 

Si l ‘Occident a pu s’inspirer de l’antiquité et ici de Sumer, c’est parce que ces civilisations ont été données à voir , à comprendre, mais aussi au prix de pillages… Le paradoxe de la découverte archéologique pour donner à voir, à comprendre est de détruire. Dans Les statues meurent aussi, un film d’Alain Resnais et Chris Marker en 1953 était définie la culture « … Quand les statues sont mortes, elles entrent dans l’art. Cette botanique de la mort, c’est ce que nous appelons la culture. » Le film mettait l’accent sur cet aspect, mais à propos de la scultpture africaine, critiquant ce que L’occident peut induire dans un continent.

Pour la Mésopotamie, c’est le film de Francis Alÿs : Color Matching. Untitled, Mossul, Iraq qui pose la question du rôle de l’homme… Un paysage, une armée et une palette d’artiste qui utilise la gamme chromatique de ce qu’il voit. « Is art just a means of survival through the catastroph of war ?… Why the Middle East ? Because it’s the nest of civilization, the heart of all human conflicts »…

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Delvaux / Miniatures / Jaco Van Dormael

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Avec sa collection de sacs miniatures, Delvaux a imaginé le concept de la belgitude mis en images par le cinéaste Jaco van Dormael. Un jeu d’échelle poétique désoriente le spectateur comme Alice perdue dans la labyrinthe de ses aventures ou Gulliver à Lilliput.

Maison fondée en 1829 en Belgique, Delvaux continue le métier de la maroquinerie sans oublier la fantaisie et un humour typiquement belge. L’art s’invite souvent dans les collections ainsi le mythique « ceci n’est pas un Delvaux ». Pour la collection de miniatures, le cinéaste a choisi de représenter plusieurs villes de Belgique, décor écrin aux mini sacs. Parmi les évocations emblématiques, beaucoup sont d’ordre alimentaire. La gaufre symbolise Liège avec des buildings en échafaudages de gaufres et un parc de brocolis.

 

Les choux (légumes) évoquent naturellement Bruxelles.

Ostende affronte une mer déchaînée en coquilles de moules suurmontée d’un monstre marin.

Namur est un paysage de frites qui ressemblent à un champ de céréales, blé d’or façon frites qui auraient pu être un peu plus dorées (ma belgitude à moi).

L’art a aussi droit de cité avec Magritte. Gand se dessine dans un tableau de Magritte avec un petit bonhomme qui semble habillé par Stromae et l’iconique « Ceci n’est pas un Delvaux ».

Anvers tout en courbes, montagne de corps.

Knokke où le casino est décoré de peintures de Magritte a droit aussi à un hommage au peintre avec un ciel constellé de chapeaux melon s’élevant en montgolfières.

Jaco, le héros d’un délicieux petit film enchanteur. Une échappée  poétique à l’image de son réalisateur, sans oublier un zeste d’humour dans le droit fil d’une Belgique truculente.

https://www.youtube.com/watch?v=hrM6QaZ3z4I&feature=youtu.be

 

Fortuny

Ensemble robe et manteau

 

Fortuny, à ce seul nom s’invite un cortège d’exquises évocations : Proust, un magnifique palais musée à Venise et une robe mythique à petits plis, la Delphos. Le musée Galliera dédie à ce couturier étonnant une magnifique exposition pour plonger dans la mode et le monde du début du XXe siècle. Né Espagnol, Mariano Fortuny hésite entre plusieurs voies, il s’intéresse d’abord aux arts, puis aux éclairages, déposant un grand nombre de brevets dans ce domaine, avant de choisir la mode jusqu’à devenir la référence absolue de l’élégance au début du XXe siècle.

 

Delphos et la Grèce

C’est en 1909 que Fortuny dépose un brevet de tissu pour un « genre d’étoffe plissée-ondulée N°414.119 » à l’office national de la propriété industrielle. Avec son invention de plissé ondulé, il va imaginer un modèle qui renoue avec l’Antiquité. Robe mythique façonnée avec de petits plis, la Delphos rend hommage à la ville de Delphes et à sa sculpture emblématique de l‘aurige. Dans la forme, elle s’inspire d’un fourreau comme celui de la koré de Samos et donne une liberté de mouvement tout en se fermant d’un long boutonnage. Déjà la robe pouvait se mettre en boule et reprendre sa forme initiale ; au début elle était portée plutôt comme robe d’intérieur, puis a évolué vers le soir. Selon les registres, 367 exemplaires ont été vendus. Dans son inspiration grecque, Fortuny a choisi de baptiser son châle du nom de Knossos. En 1906 un ballet pour l’inauguration du théâtre de la comtesse de Béarn (Hôtel de Béhague) utilise ces voiles asymétriques tandis que les éclairages sont aussi un travail de Fortuny. L‘art et la mode en 1908 évoque ces Knossos. : « À Paris, il n’est bruit en ce moment que de la fameuse écharpe peinte par Fortuny ». Et si Isadora Duncan, cliente fidèle, dont les filles adoptives portaient les robes, est morte étranglée par un châle, elle ne portait pas ce jour funeste un Knossos.

 

Eleonora et l’ailleurs

L’autre robe mythique fut Eleonora, un prénom peut-être référence à Eleonora Duse, comédienne et maîtresse de D’Annunzio, un proche de Fortuny. La Duse porta plusieurs fois cette grande robe d’esprit médiéval. En velours, lin ou coton, Eleonora est riche de motifs héraldiques ou floraux et se prolonge parfois d’une traîne. Si la Delphos joue la sobriété, une forme de classicisme, Eleonora va vers une opulence baroque avec la richesse de ses motifs. L’inspiration de Fortuny vagabonde, vers différentes époques et de multiples cultures : l’art islamique, le Japon, la Renaissance italienne dans un esprit éclectique. Sans oublier les créations de Vitali Babani qui eut l’autorisation d’apposer sa griffe au début dans les modèles de Fortuny. Couturier et importateur de vêtements exotiques rapportés de voyages, Babani s’inspira de l’Orient et créa des kimonos dans l’esprit du japonisme.

Proust

Pas moins de dix-neuf citations figurent dans la recherche du temps perdu. « De toutes les robes ou robes de chambre que portait madame de Guermantes,… c’étaient ces robes que Fortuny a faites d’après d’antiques dessins de Venise ». « Les toilettes d’aujourd’hui n’ont pas tant de caractère, exception faite pour les robes de Fortuny ». « La robe de Fortuny que portait ce soir-là Albertine me semblait comme l’ombre tentatrice de cette invisible Venise… » Le nom de Fortuny s’attache indéfectiblement à Venise et emporte dans son cortège d’évocations la route vers L’orient, autre source d’inspiration du couturier. Chez Proust Fortuny est une exception, le personnage conserve son vrai nom. Dans une lettre à Maria Hahn de Madrazo, Proust explique : « Je ne parle d’aucun artiste puisque c’est une oeuvre non de critique mais de vie. Mais il est probable … qu’il y aura une exception unique pour des raisons de circonstance et de charpente romanesque et que cette exception sera Fortuny… » Pour l’écrivain, le personnage de Fortuny joue un rôle dans son association à Venise. Toujours avec Maria Hahn, Proust demande des précisions sur une cape inspirée d’un vêtement d’un tableau de Carpaccio, le Miracle de la relique de la croix. Maria Hahn interroge Fortuny et transmet la réponse : « c’est des épaules de ce compagnon de la Calza qu’il avait détaché (le manteau) pour le jeter sur celles de tant de parisiennes ». Le personnage de Fortuny est aussi le reflet du désir de Venise pour Proust. « Ces robes de Fortuny dont j’avais vu l’une sur madame de Guermantes, c’était celle dont Elstir, quand il nous parlait des vêtements magnifiques des contemporaines de Carpaccio et du Titien, nous avait annoncé la prochaine apparition, renaissant de leurs cendres, somptueuses, car tout doit revenir, comme il est écrit aux voûtes de saint Marc… »

 

Voir Venise

C’est à Venise que Fortuny s’installe et là qu’il finira sa vie, son corps exposé en son palais à sa mort en 1949. Il acheta d’abord les combles du Palazzo Pesaro Orfei, un édifice du XVe siècle pour y établir un atelier. Il continua ses achats jusqu’à ce que le palais soit entièrement reconstitué et devienne le théâtre d’un atelier de création et d’impression. Aujourd’hui le lieu est devenu un musée, abritant des pièces de Fortuny et se prêtant à de nombreuses expositions. Dans le catalogue du musée, une passerelle projette dans le temps le plissé de Fortuny vers les Pleats Please d’Issey Miyake. « Au-dessus de tout, c’est Issey Miyake qui a exploité les propriétés du polyester révolutionnant les anciennes méthodes de plissage pour Pleats Please. Comme la Delphos, les plissés sont devenus un nouvel uniforme pour femmes à forte personnalité. » Avec Miyake, ce principe du plissé traverse le temps et, grâce aux nouvelles technologies, se mue en un vêtement d’une praticité absolue. À Galliera figure un modèle très coloré de Miyake, joyeuse conclusion d’une délicieuse plongée dans le passé autour de Fortuny.

23- Modèle en robe Delphos, 1920

FILLES ADOPTIVES D'ISADORA DUNCAN

 

Ensemble roobe Delphos et manteau. Coll. Galliera. © Stéphane Piera/Galliera/Roger-Viollet.

Robes Delphos. Coll. Galliera. © L. Degrâces et P. Ladet / Galliera / Roger-Viollet.

Robe Eleonora Coll. Galliera C Stéphane Piera/Galliera/Roger-Viollet.

Robe Eleonora Détail de poignet. Coll.  Galliera © Françoise Cochennec / Galliera / Roger-Viollet.

Modèle en robe Delphos, vers 1920 Plaque de verre à la gélatine. Venise, Museo Fortuny. © Fondazione Musei Civici di Venezia – Museo Fortuny.

Albert Harlingue. Lisa, Anna et Margot Duncan, filles adoptives d’Isadora Duncan, en robe Delphos, vers 1920. © Albert Harlingue / Roger-Viollet.