Jungle

 

jungle_verushka_by_rubartelli_684

 

En ouverture, une photographie de Veruschka avec un maquillage félin fusionne l’homme (en l’occurrence la femme) avec la notion d’animalité pour se fondre dans une nouvelle jungle, un retour aux sources sous l’oeil de Franco Rubartelli. Avec l’exposition Jungle, la mode célèbre ses inspirations animalières au travers d’un centaine de vêtements à Turin à la Venaria Reale.

gianfranco-ferre

Si l’homme a sans doute commencé par se vêtir de peaux de bête pour se protéger du froid, il s’est ensuite éloigné de cette animalité même si la fourrure est demeurée un des choix de l’hiver augmenté d’une certaine idée de luxe (aujourd’hui un peu dépassée et surtout remise en question). L’invention des zoos (Londres en 1828) a permis une meilleure connaissance d’animaux exotiques venant de contrées lointaines. Pour Desmond Morris : « Il ne faut pas comparer le citadin avec l’animal sauvage, mais avec l’animal captif ». Un citadin en tenue fauve serait alors deux fois plus « captif » ?

fauve 5

Ces fauves en cage sont venus réveiller la mode. Avec les motifs animaliers, la femme joue à la sauvage, se « déguise » en animal en prenant les attributs d’un pelage, adoptant des rayures, des zébrures, des taches… pour s’offrir une animalité de parade. D’exotiques vêtements seconde peau, allusion à une première peau chez les animaux.

La majesté, l’allure de certains animaux a fait rêver et la mode s’en est emparée. Déjà Christian Dior eut l’exclusivité d’un imprimé « léopard » Bianchini Ferier pour deux ans et il utilisa régulièrement des motifs « fauves ». Pour le couturier : «  le léopard convient aux femmes plutôt sophistiquées ». Apanage du pouvoir, le vrai léopard signe les tenues d’apparat d‘hommes politiques comme pour Mobutu et sa toque, surnommé le Léopard du Zaïre…

 

 

Les fauves

Source d’inspiration sans fin, les fauves s’impriment à foison et sont qualifiés en vrac et dans le flou de « léopard ». Les robes léopard amplifient l’idée de sexualité chez la femme qui porte ces motifs. Plusieurs salles rugissent de ces imprimés que l’on retrouve au plus près du corps dans les sculptures d’Alaïa et en pleine gloire et multiples variations chez les créateurs italiens comme Versace, Dolce & Gabbana, Valentino, Cavalli… avec un côté baroque. Ce type de motif est-il particulièrement propre à la mode italienne dans sa vision d’une femme éminemment sensuelle, féline ? Parfois du baroque au kitsch la frontière est ténue…

fauve 3

Savane

Le zèbre et ses belles rayures op noir et blanc offre son oblitération graphique à la mode. La girafe est aussi un modèle avec sa robe tachetée géométrique dans un camaïeu marron beige.

stella-mccartney_autunno-2015_look10

Oiseaux et plumes

Hors imprimés s’invitent aussi des éléments comme les plumes qui ont eu leur heure de gloire avec la couture et qui sont aujourd’hui un peu tombées en désuétude avec de moins en moins de plumassiers, mais elles se posent encore sur des vêtements et ornent régulièrement des chapeaux. Maurizio Galante crée des silhouettes animalières sur des résilles et ajoute des plumes dans un enchevêtrement baroque.

Fauve 2

fauve 8

 

 

Insectes

Ailes de papillons, ocelles multicolores inspirent par leurs gammes incroyables. Les formes d’insectes ont aussi été utilisées par Thierry Mugler dans une extraordinaire collection de couture. Inspirations papillons chez Jean Paul Gaultier et pour le prochain hiver chez Undercover. Une vision futuriste des insectes se découvre dans les incroyables robes alien d’Iris van Herpen.`

fauve 7

gaultier_effect-papillon

fauve 4

Dans le décor du palais ont été construites des structures fantastiques en bois et s’invitent les différentes thématiques autour de l’animalité. Imprimés léopard, tissus tachetés, zébrés.. Un paradoxe que l’homme s’éloignant de l’animalité y revienne par le biais de la mode.

Pour Jungle L’immaginerio animale nella Mode, Un intéressant catalogue ma solo in italiano… avec des dérives vers l’art (des miniatures médiévales à Meret Oppenheim sans oublier la photo (Man Ray, Baron von Gloeden..) et la référence à Keynes et les « esprits animaux ».

Roarrrrr !

fauve 6

 

Veruschka

Gianfranco Ferré

Valentino

Alaïa

Stella Mc Cartney

Maurizio Galante

Mugler

Gaultier

Iris van Herpen

Maurizio Galante

 

Les FIFI à la niche 3

 

 

 

Les grandes marques ont désormais pratiquement toutes des collections particulières… Dans cette catégorie, cinq finalistes pour un prix FIFI des experts dont trois Tom Ford et parmi eux, le lauréat : Vert des bois.

nd.40089

 

Vert des Bois, Private Blend, Tom Ford. Une trilogie autour du mot vert avec en partie ces notes vertes souvent oubliées. Envolée verte pour un boisé puissant où se découvrent bourgeon de peuplier, feuille d’olivier et lentisque autour de l’idée de rêver, paradoxalement, à une forêt enneigée…

les-exclusifs-de-chanel-boy-chanel---eau-de-parfum.P122150

Boy de Chanel. Une composition d’Oliver Polge autour d’un nom qui se joue sur différents registres, l’évocation d’un grand amour de Coco Chanel dont le surnom était Boy (Capel et l’idée de masculin-féminin dans un esprit garçonne. Une fraîcheur lavande et pamplemousse, des notes florales héliotrope, géranium, rose et néroli sur bois de santal. Oh Boy, à découvrir.

nd.38264

 

Parco palladiano II de Bottega Veneta. Une très jolie collection qui évoque l’Italie, les jardins, les parcs et le charme de l’architecture palladienne. Ici une note vert, fraîche et épicée de poivre rose autour d’une magnifique architecture boisée de cyprès. Une composition signée Alexis Dadier.

Neroli-Outrenoir-Guerlain-Eau-de-Parfum-75-ml-210

Néroli Outrenoir, Guerlain. Un nom forgé sur le contraste entre la luminosité avec le neroli et un noir cher à Pierre Soulages dans la collection des exclusifs. Une fraîcheur bergamote, petit grain, sur coeur fleur d’oranger, néroli, mais aussi thé fumé pour un fond plus sombre mais opulent, graine d’ambrette, mousse et magnifique myrrhe. Une élégante composition de Thierry Wasser.

m13320468_P2521032_princ_medium

Soleil blanc, Private blend, Tom Ford. Un ambré floral aux accents solaires signé Nathalie Graccia Cetto. Épices en tête, cardamome, poivre rose sur fraîcheur bergamote sur coeur floral ylang-ylang, jasmin, tubéreuse, sur fond ambre, fève tonka et un accord lait de coco glacé. Sous le soleil exactement.

Unknown

Vert d’encens, Private Blend, Tom Ford. Deuxième opus autour du vert pour Tom Ford. Promenade dans les bois aux accents de conifères, pin et sapin mais aussi buis, résine et des vapeurs d’encens pour cet oriental boisé.

nd.40089

 

Les FIFI à la niche 2

 

 

Marques de niche désormais dans une catégorie affiliées à un groupe, elles sont réunies dans une très belle sélection de cinq finalistes. Le vainqueur est le Black Pepper de Comme des garçons,
nd.40188

-Black Pepper de Comme des garçons. Un parfum solidement épicé autour du poivre noir. Composition d’Antoine Maisondieu, Blackpepper plonge avec délices dans le sombre poivre de Madagascar et l’habille de bois, cèdre, akigalawood (oud), patchouli avec une touche de douceur fève tonka et muscs. Dans un flacon noir de noir. Une nouvelle récompense méritée pour une marque qui multiplie avec bonheur (et succès) les chemins de traverse de la parfumerie.

packshot_edt_2

-Eau des sens, Diptyque. Une nouvelle histoire d’eau chez Diptyque vient troubler les sens. Dans toutes ses facettes l’oranger amer est magnifié des racines à la cime en passant par les feuilles et les fruits. Avec un zeste de douceur fleur d‘oranger, de l’angélique, baie de genévrier et de patchouli. Une très jolie création d’Olivier Pescheux.

kimonanthe

-Kimonanthe, Diptyque. Une deuxième sélection pour Diptyque avec une composition signée Fabrice Pellegrin. Un jeu de mot pour un nom qui emporte vers le Japon des kimonos et le marie à l’osmanthus en passant par la case inspirationnelle d’une boîte d’encens. Fleur d’Asie aux saveurs et senteur d’abricot, l’osmanthus est ici relevé, épicé avec camphre, girofle, santal et cuir. Un des mes trois coups de coeur de l’année. Un magnifique vagabondage vers le pays de soleil levant sans oublier l’originalité du flacon craquelé.

504289343_1_TableTop

-Monsieur, Éditions Frédéric Malle. Composition de Bruno Jovanovic, ce parfum revendique un sexe dans son appellation. Bruno Jovanovic s’est penché avec bonheur sur le patchouli. En tête un zeste d’hespéridé avec la mandarine et une touche d’alcool avec une note absolu de rhum, un fond richement boisé de cèdre, une touche animale de daim et de l’encens, un brin mystique sur fond ambré vanillé et musqué. Pour lui mais aussi pour elle.

nd.41185

-Soul of the forest, Replica de Maison Martin Margiela. Hommage à la collection Replica de la mode, les parfums du même nom imaginaient des plongées dans le temps et l’espace avec arrêt sur image. La collection Fantasies choisit juste l’imaginaire. Soul of the forest est un voyage vers de sombres et riches forêts où le vert est mis. Canopée à perte de vue, luxuriance et puissance au programme. Notes de sève, écorce, bois… l’esprit de la forêt interprété par Quentin Bisch. À découvrir pour s’y perdre avec bonheur.

nd.40188

 

 

 

 

 

 

 

Les FIFI à la niche 1

Finalistes des FIFI dans la catégorie des marques indépendantes, six parfums de l’année 2016 sont à découvrir ou à redécouvrir.  Une très belle sélection au nez d’un jury de spécialistes et un lauréat magnifique : Mentha Religiosa.

mentha-religiosa

Mentha Religiosa, Dear Rose dans la collection Song. Magnifique création de Fabrice Pellegrin, le parfum pétille avec une note bergamote dynamisée par les senteurs vertes de menthe poivrée, givrée. Un fluide glacial intrépide sur un fond ténébreux d’encens, bois de cèdre et patchouli. Hypnothique comme les cercles concentriques du flacon… Coup de coeur absolu pour cette superbe création de Dear Rose, toute jeune marque créée par Chantal et Alexandra Roos; deux Roos, = Rrose clin d’oeil duchampien à Marcel.

ALS-100ML-570x708

Attaquer le soleil. Marquis de Sade. Un nom provoc, très Etat libre d’orange et un zeste sulfureux. « Combien de fois, sacredieu, n’ai-je pas désiré qu’on put attaquer le soleil, en priver l’univers, ou s’en servir pour embraser le monde ? ». Le parfumeur Quentin Bisch, n’a pas attaqué le soleil, mais le ciste. « Depuis toujours je recule devant le ciste, je l’évite ou je le cache, sous des couches épaisses couleur vanille – l’ambre comme échappatoire. Voici donc que je me fais face dans une formule radicale : le ciste, à nu, et dans tous ses états ».

Baccarat rouge 540

-Baccarat Rouge 540, une couleur rouge fusion pour le parfum composé par Francis Kurkdjian. Les 250 ans de la cristallerie se célèbrent autour de la température mythique d 540° quand la poudre d’or en fusion transmute le cristal en ce rouge iconique maison. Une composition où l’alchimie réunit la fleur de jasmin et son opulence sensuelle à du safran (aussi dénommé or rouge), cèdre et ambre gris (pour le côté minéral, mais en volupté). Une fragrance tout en sensualité.

extrait-de-parfum-nasomatto-baraonda

Baraonda de Nasomatto. Un oriental boisé composé par Alessandro Gualtieri, le créateur de cette marque qui signifie avec humour « nez fou ». Musc, ambrette, whisky, rose, ambroxan. Dans un flacon où culmine un bouchon façon marqueterie de bois.

eau-de-cologne

Eau de Cologne Les bains Guerbois. Lieu prisé unissant thermes, bar et restaurant, Les Bains Guerbois sont nés en 1885. Revisités par Starck en 1978, ils se transformèrent en Bains douches rendez-vous mythique des nuits parisiennes. Aujourd’hui hôtel, restaurant et club, le lieu renaît en 2015. Composé par Michel Almairac ; un parfum porte le premier nom et l’esprit du lieu s’épanouit dans le format d’une généreuse Cologne. Une fraîcheur épicée de gingembre, cardamome sur un fond boisé de patchouli, cèdre, papyrus, musc, ambre et encens. Un nouvelle Cologne.

Ella-Arquiste

Ella, un parfum d’Arquiste, la marque de Carlos Uber. Chypre animal, Ella (elle en français) emporte vers le Mexique… En 1978 au Club Armando’s d’Acapulco règne un parfum de liberté, ivresse des sens et glamour de nuit. Composé par Rodrigo Flores-Roux, une farandole sensuelle d’ angélique, graines de carotte, jasmin, cardamome, rose turque, patchouli, ambre gris, miel, musc et civette le tout ponctué d’un accord fumée de cigarette.

mentha-religiosa

 

 

 

 

 

 

 

(A)rita Mitsouko

 

MITSUKO

 

Parmi les trésors de Guerlain, se distingue une délicieuse « japonaiserie » du nom de Mitsouko. Né en 1919 (quasi centenaire), Mitsouko a été composé par Jacques Guerlain en écho au prénom de l’héroïne d’une nouvelle publiée en 1919, La Bataille, contant les amours de la jeune épouse d’un amiral japonais et d’un officier britannique. Chypre à l’origine, le parfum eut l’audace d’ajouter aux notes classiques dont la mousse de chêne, l’aldéhyde C14. S’invita ainsi une savoureuse odeur de pêche, signature du parfum. En tête se découvre la bergamote sur un coeur jasmin, rose et pêche se lovant sur un fond mousse de chêne, poivre, cannelle et vétiver.

Arita 2

Dans un esprit de néo-japonisme, Guerlain a choisi de célébrer Mitsouko avec l’édition d’un flacon en porcelaine d’Arita, une ville où la production est célèbre depuis quatre siècles. Exportées depuis le port d’Imari, ces porcelaines prirent aussi ce nom. Pour Mitsouko a été réalisé en porcelaine le classique flacon en coeur inversé.

Arita

Se dessinent (à la main) des motifs japonais avec le soleil levant et des éléments de la flore : paulownia, pivoine, chrysanthème… choisis pour leur esthétique et pour leur symbolique.

Un Mitsouko à l’heure du japonisme.

MITSUKO

Black Fashion designers

 

 

BFD10

 

Curieux intitulé que celui de la dernière exposition du FIT de New York consacrée aux « black fashion designers ». L’idée est venue suite à l’agacement d’un designer, Kerby Jean-Raymond (après sa collection printemps été 2016) de se voir en permanence qualifié de « black designer » considérant que cette appellation était un peu limitée !

La représentativité de designers répondant à cette appellation est très faible sur le site de voguerunway.com avec une présence à hauteur de 1%.

Le FIT a choisi de rassembler ces designers au travers de différents thèmes très classiques : soir, mode masculine, street style… avec un espace dévolu aux influences ethniques du continent africain.

L’exposition remonte dans le temps jusqu’à l’époque où déjà à la fin des années 40 quoique encore sous la ségrégation sont apparus des designers « blacks » qui ont eu un certain succès : Zelda Wynn Valdes et Ann Lowe. Des couturiers qui annoncent la transition vers ce qui va devenir la mode des créateurs.

Dans les années 60 Arthur Mc Gee, Wesley Tann et Jon Weston ont tous travaillés pour d’autres avant de lancer leurs marques. Weston disait «  J’ai été aussi loin que j’ai pu sur la 7eme avenue, mais elle ne grandissait pas avec moi ».

Dans les années 70, les blacks designers deviennent même sous cette appellation, très « fashionable » avec Willi Smith, `Stephen Burrows et Scott Barrie au style body conscious. Et puis la mode passa. Willi Smith explique : »When the hype was over, people thought there were no more black designers. In a way it’s a blessing. Now we can get on with being what we are : designers ».

Eric Gaskins, qui a appris son métier avec Hubert de Givenchy s‘est mis lui à créer dans la tradition de la couture ainsi des robes blanches traversées de traits comme au pinceau pouvant faire penser à Franz Kline.

Joe Casely-Hayford ajoute un côté un zeste anarchique à une mode so british.

Américain, Patrick Kelly a eu sa carrière météorique mais remarquée en France (décédé à l’âge de 36 ans en 1990). Il a beaucoup utilisé les boutons en souvenir d’une pratique de sa grand-mère qui récupérait ce qu’elle trouvait et renouait avec ses racines. Il a ajouté fantaisie et humour à nombre de ses créations. En référence à son « patrimoine », il en a joué avec audace faisant défiler Pat Cleveland façon Joséphine Baker avec jupe ceinture de bananes. Et pour logo et emballage, il n’a pas hésité à réinterpréter une figure de golliwog. À l’époque de sa gloire il fut accusé aux États-Unis de promouvoir des stéréotypes racistes. Dans une interview au Time il dit :  » Je ne suis pas le « Grand espoir noir ». Mais c’est comme dit la chanson. Tu te sers de ce que tu as pour obtenir ce que tu veux ».

BFD6

BFD8

Duro Olowu, Nigérien jamaïcain basé à Londres a choisi lui de s’inspirer de l’Afrique.

Quelques modèles proposent une mode activiste avec des messages politiques et sociaux. Photo du magazine anti apartheid Drum sur des modèles du Sud Africain Nkhensani Nkosi.

BFD9

Kerby Jean Raymond, inspiré par l’histoire d’Ota Benga, un africain du 19es enferme dans la monkey House du Bronx redessine ainsi un lien avec un passé douloureux.

Au final une exposition qui permet de faire le point sur le sujet et de conclure que la création est plus le fruit d’études, d’apprentissage et du lieu dans lequel on évolue plus qu’une couleur de peau. Mais la question méritait d’être posée…

BFD5BFD1BFD14

Comme des garçons au MET

16.CeremonyofSeparation,Autumn2015

« What I’ve only ever been interested in is clothes that one has never seen before »

Déstructure, asymétrie, protubérances, non fini, volumes exacerbés, sculptures, enfermement, improbabilité, non fonctionnalité, imperfection, accident, … Les points d’ancrage des créations de Comme des garçons suivent de nombreuses pistes, brouillent les codes, bousculent la mode en un perpétuel et fascinant hors piste.

Événement majeur sur la planète mode, le MET de New York a choisi d’organiser pour la deuxième fois dans l’histoire du musée une exposition autour d’un créateur vivant. La première fois, c’était Yves Saint Laurent en 1972 et aujourd’hui Comme des garçons. Le conservateur Andrew Bolton a dû négocier, batailler avec Rei Kawakubo pour orchestrer cette exposition qui ne pouvait être « normale ». Il ne s’agit pas d’une rétrospective dont Rei Kawakubo n’aurait pas voulu ni de la mise en scène des seules dernières collections qui aurait été sans doute le choix de la créatrice. Au final la sélection s’est posée sur des collections qui demeurent des jalons importants en termes de créativité dans l’histoire CDG.

En titre, Andrew Bolton a choisi de parler de « Art of the In-Between », une notion sans doute d’abord à rapprocher de la conception japonaise du ma (en 1978 les Arts décoratifs de Paris proposaient Ma, l’espace temps au Japon). Cet intervalle mystérieux s’immisce, s’articule entre le corps et le vêtement comme ce kimono qui laisse place à la circulation de l’air et soustrait la vision du corps à l’oeil. S’ajoute aussi la notion de mu, s’approchant du vide.

Mentionnée en référence, la pirouette des énigmes zen, l’abstraction loufoque des koan, difficiles à réellement comprendre, à interpréter, est à accepter. Cette forme d’absurdité peut ainsi se conclure en posant une chaussure sur sa tête…

Les sous-titres dans l’exposition jouent sur les oppositions, les complémentarités ainsi Then/Now, Model/Multiple, Self/ Others, Fashion/Antifashion, Then/Now, High/Low, Object/Subject, Design/Not design.

40 ans de mode

Avec ses audaces, Rei Kawakubo a bousculé la mode dans les années 80, imposant le noir, la déstructure, la déconstruction, l’asymétrie, le goût de l’accident (pour perturber le maillage classique d’un tricot, elle n’hésitait pas à faire desserrer les boulons des machines), le non fini de bords francs coupés à vif, la déchirure, les trous… Les propositions furent multiples. Dès la première collection présentée à Paris (1981), la rupture était consommée. Se profilait aussi une forme de négation de la féminité enrichie par l’intellectualisation du vêtement. Pour le New York Times à l’époque : «  Ce sont des vêtements pour de vraies femmes, pas des Barbie ». La troisième collection à Paris (pro)clamait « Destroy ». Et si dans les années 80 Rei Kawakubo a été dans l’air du temps, elle n’est pas restée engoncée et enfermée dans ce style qui l’avait propulsée sur le devant de la scène. Pas de carcan, pas de compromis pour elle ; chaque saison les compteurs sont remis à zéro, tout en gardant la même rigueur dans de nouvelles explorations. S’ensuivirent moult chemins de traverse : Afrique, lingerie, Royaume-Uni, punk, cubisme…, télescopages d’inspirations au service d’un résultat toujours innovant, décapant les clichés d’une mode ronronnante.

Dans son histoire de mode, Rei Kawakubo a deux grandes ruptures. Une première fois en 1979 pour forger ce qui allait devenir son style et une nouvelle étape en 2014 où elle s’éloigne finalement complètement de la fonction du vêtement pour partir vers d’autres sphères. « Pourquoi des bras » avais-je écrit après une collection où le vêtement enfermait le corps, l’enrobait et se muait quasi en sculpture.

De nombreuses collections ont aussi marqué les esprits et certaines ont droit de cité dans l’exposition. En 1997 Body meets dress fusionne le corps avec le mouvement et là, plus de distance, plus d’espace, mais une silhouette moulée, modelée et bosselée avec l’ajout de protubérances pour un corps transformé, déformé, transfiguré. Quasimodo des temps modernes, la collection Body meets dress, Dress meets body propose la mise à carreaux de vêtements stretch aussi utilisés par Merce Cunningham pour le ballet Scenario.

13.BodyMeetsDress-DressMeetsBody,Spring1997

La collection Cubism du printemps été 2007 joue sur les collages de formes et s’impose un rond rouge, souvenir d’un soleil levant ?

09.Cubisme,Spring2007

Dans la collection 2D, Flat Design ou 2 Dimensions, de l’automne-hiver 2012 tous les vêtements étaient conçus à plat, rigides, le volume étant donné par le corps qui s’y inscrit, se déploie pour mieux s’aplatir, poupées de papier déambulant mécaniquement.

Aujourd’hui

Les dernières collections ne cessent de repousser les frontières, le vêtement aussi grandit, se déploie dans une démesure baroque. Pour l’automne hiver 2016 : punk et XVIIIe siècle ont fusionné. Période dynamitée par la révolution française, la fin de siècle tourne la page sur les fastes et proclame (fut-ce temporairement) la république. Dans un siècle où les codes du luxe sont en vigueur à la cour va s’inviter une vision anachronique et punk. Le vêtement joue sur des strates, des épaisseurs tandis que le volume se dessine par plans qui se superposent, s’additionnent. Si la fleur fait tapisserie, des matériaux contemporains lui dament le pétale. Disruption avec matière plastifiée façon vinyle lisse et brillant. Vêtements carapaces, articulés, armures d’un nouvel âge, allure hiératique de fantômes de samouraïs. Froufrous, superposition d’éléments, empilage, excroissances. Carrure démesurée, oversized, bras ballants augmentés. Incongruité de trous, espaces ouverts sur corps morcelé. Démarche altière et mécanique de princesses impossibles d’un monde où la création est reine. Vestiges d’hier pour mode d’aujourd’hui. Paniers, plis Watteau, robes à volume fusionnent avec excroissances, superpositions. Enseveli, englouti, le corps semble parfois proche de la disparition sous l’amoncellement des tissus dans une exquise procession hors du temps.

07.18thCenturyPunk,Autumn2016

Blue Witch (printemps-été 2016) magnifiait le bleu, les volumes et juxtaposait les matériaux, ajoutant avec panache des plumes pour sorcières contemporaines. Collection baroque aux volumes de théâtre pour nouvelles merveilleuses et incroyables du XXIe siècle.

06.BlueWitch,Spring2016

Invisible clothes, la collection du printemps-été 2017 accentuait la démesure des volumes, sculptures en mouvement, oeuvre au noir, cocons mortifères, tartans, silhouettes bibendum… Et enfin pour l’automne hiver 2017 les formes flirtent avec le biomorphisme d’un Hans Arp. Enveloppes, cocons nuageux, sculptures fantasques dans des matériaux doux ou rêches, ou encore bourrette, papier kraft, aluminium, ornés de trous, ouvertures, découpes, patchworks… Pandore née de terre et d’eau mise en marche, hiératique, impériale.

L’exposition se découpe en niches, espaces blancs immaculés qui donnent à voir, parfois entrevoir, par groupes un, ou deux modèles ou une dizaine de silhouettes, portraits de groupe d’une collection au sol ou en élévation.

Cette exposition majeure ne fait que confirmer l’importance du talent et l’incommensurable créativité de celle qui est sans doute devenue sans le vouloir, sans, sans doute, même l’imaginer au départ une référence absolue en mode. Reconnue par ses pairs pour un bouillonnement créatif sans fin, Rei Kawakubo ne cesse de repousser le bouchon de la création.

15.NotMakingClothing,Spring2014

L’influence de Comme des garçons dans l’histoire de la mode en Occident peut aussi aujourd’hui être mesurée. S’il n’y avait pas eu cette révolution venue du Japon dont elle incarne la figure majeure, la mode aurait sans doute poursuivi un cheminement différemment, dans un registre de féminité, de glamour mettant souvent la femme sur un piédestal, mais de quasi femme objet. La symétrie occidentale héritée de la Grèce et jamais vraiment mise à mal auparavant découvrit une mode en rupture et s’en inspira pour se recréer aussi. Si la mode occidentale avec (grâce à ?) Comme des garçons s’est mise à broyer du noir avec délices, elle n’a cessé depuis d’être bousculée au fil des saisons. Quant à l’omnipotence du noir, Rei Kawakubo la remettait déjà en question en 2002 avec son : « Red is the new black ».

Une parenthèse surenchantée à voir absolument et pas seulement pour les amateurs souvent inconditionnels…

02.BodyMeetsDress-DressMeetsBody,Spring1997

Photos

Paolo Roversi et Craig Mac Dean