Fortuny

Ensemble robe et manteau

 

Fortuny, à ce seul nom s’invite un cortège d’exquises évocations : Proust, un magnifique palais musée à Venise et une robe mythique à petits plis, la Delphos. Le musée Galliera dédie à ce couturier étonnant une magnifique exposition pour plonger dans la mode et le monde du début du XXe siècle. Né Espagnol, Mariano Fortuny hésite entre plusieurs voies, il s’intéresse d’abord aux arts, puis aux éclairages, déposant un grand nombre de brevets dans ce domaine, avant de choisir la mode jusqu’à devenir la référence absolue de l’élégance au début du XXe siècle.

 

Delphos et la Grèce

C’est en 1909 que Fortuny dépose un brevet de tissu pour un « genre d’étoffe plissée-ondulée N°414.119 » à l’office national de la propriété industrielle. Avec son invention de plissé ondulé, il va imaginer un modèle qui renoue avec l’Antiquité. Robe mythique façonnée avec de petits plis, la Delphos rend hommage à la ville de Delphes et à sa sculpture emblématique de l‘aurige. Dans la forme, elle s’inspire d’un fourreau comme celui de la koré de Samos et donne une liberté de mouvement tout en se fermant d’un long boutonnage. Déjà la robe pouvait se mettre en boule et reprendre sa forme initiale ; au début elle était portée plutôt comme robe d’intérieur, puis a évolué vers le soir. Selon les registres, 367 exemplaires ont été vendus. Dans son inspiration grecque, Fortuny a choisi de baptiser son châle du nom de Knossos. En 1906 un ballet pour l’inauguration du théâtre de la comtesse de Béarn (Hôtel de Béhague) utilise ces voiles asymétriques tandis que les éclairages sont aussi un travail de Fortuny. L‘art et la mode en 1908 évoque ces Knossos. : « À Paris, il n’est bruit en ce moment que de la fameuse écharpe peinte par Fortuny ». Et si Isadora Duncan, cliente fidèle, dont les filles adoptives portaient les robes, est morte étranglée par un châle, elle ne portait pas ce jour funeste un Knossos.

 

Eleonora et l’ailleurs

L’autre robe mythique fut Eleonora, un prénom peut-être référence à Eleonora Duse, comédienne et maîtresse de D’Annunzio, un proche de Fortuny. La Duse porta plusieurs fois cette grande robe d’esprit médiéval. En velours, lin ou coton, Eleonora est riche de motifs héraldiques ou floraux et se prolonge parfois d’une traîne. Si la Delphos joue la sobriété, une forme de classicisme, Eleonora va vers une opulence baroque avec la richesse de ses motifs. L’inspiration de Fortuny vagabonde, vers différentes époques et de multiples cultures : l’art islamique, le Japon, la Renaissance italienne dans un esprit éclectique. Sans oublier les créations de Vitali Babani qui eut l’autorisation d’apposer sa griffe au début dans les modèles de Fortuny. Couturier et importateur de vêtements exotiques rapportés de voyages, Babani s’inspira de l’Orient et créa des kimonos dans l’esprit du japonisme.

Proust

Pas moins de dix-neuf citations figurent dans la recherche du temps perdu. « De toutes les robes ou robes de chambre que portait madame de Guermantes,… c’étaient ces robes que Fortuny a faites d’après d’antiques dessins de Venise ». « Les toilettes d’aujourd’hui n’ont pas tant de caractère, exception faite pour les robes de Fortuny ». « La robe de Fortuny que portait ce soir-là Albertine me semblait comme l’ombre tentatrice de cette invisible Venise… » Le nom de Fortuny s’attache indéfectiblement à Venise et emporte dans son cortège d’évocations la route vers L’orient, autre source d’inspiration du couturier. Chez Proust Fortuny est une exception, le personnage conserve son vrai nom. Dans une lettre à Maria Hahn de Madrazo, Proust explique : « Je ne parle d’aucun artiste puisque c’est une oeuvre non de critique mais de vie. Mais il est probable … qu’il y aura une exception unique pour des raisons de circonstance et de charpente romanesque et que cette exception sera Fortuny… » Pour l’écrivain, le personnage de Fortuny joue un rôle dans son association à Venise. Toujours avec Maria Hahn, Proust demande des précisions sur une cape inspirée d’un vêtement d’un tableau de Carpaccio, le Miracle de la relique de la croix. Maria Hahn interroge Fortuny et transmet la réponse : « c’est des épaules de ce compagnon de la Calza qu’il avait détaché (le manteau) pour le jeter sur celles de tant de parisiennes ». Le personnage de Fortuny est aussi le reflet du désir de Venise pour Proust. « Ces robes de Fortuny dont j’avais vu l’une sur madame de Guermantes, c’était celle dont Elstir, quand il nous parlait des vêtements magnifiques des contemporaines de Carpaccio et du Titien, nous avait annoncé la prochaine apparition, renaissant de leurs cendres, somptueuses, car tout doit revenir, comme il est écrit aux voûtes de saint Marc… »

 

Voir Venise

C’est à Venise que Fortuny s’installe et là qu’il finira sa vie, son corps exposé en son palais à sa mort en 1949. Il acheta d’abord les combles du Palazzo Pesaro Orfei, un édifice du XVe siècle pour y établir un atelier. Il continua ses achats jusqu’à ce que le palais soit entièrement reconstitué et devienne le théâtre d’un atelier de création et d’impression. Aujourd’hui le lieu est devenu un musée, abritant des pièces de Fortuny et se prêtant à de nombreuses expositions. Dans le catalogue du musée, une passerelle projette dans le temps le plissé de Fortuny vers les Pleats Please d’Issey Miyake. « Au-dessus de tout, c’est Issey Miyake qui a exploité les propriétés du polyester révolutionnant les anciennes méthodes de plissage pour Pleats Please. Comme la Delphos, les plissés sont devenus un nouvel uniforme pour femmes à forte personnalité. » Avec Miyake, ce principe du plissé traverse le temps et, grâce aux nouvelles technologies, se mue en un vêtement d’une praticité absolue. À Galliera figure un modèle très coloré de Miyake, joyeuse conclusion d’une délicieuse plongée dans le passé autour de Fortuny.

23- Modèle en robe Delphos, 1920

FILLES ADOPTIVES D'ISADORA DUNCAN

 

Ensemble roobe Delphos et manteau. Coll. Galliera. © Stéphane Piera/Galliera/Roger-Viollet.

Robes Delphos. Coll. Galliera. © L. Degrâces et P. Ladet / Galliera / Roger-Viollet.

Robe Eleonora Coll. Galliera C Stéphane Piera/Galliera/Roger-Viollet.

Robe Eleonora Détail de poignet. Coll.  Galliera © Françoise Cochennec / Galliera / Roger-Viollet.

Modèle en robe Delphos, vers 1920 Plaque de verre à la gélatine. Venise, Museo Fortuny. © Fondazione Musei Civici di Venezia – Museo Fortuny.

Albert Harlingue. Lisa, Anna et Margot Duncan, filles adoptives d’Isadora Duncan, en robe Delphos, vers 1920. © Albert Harlingue / Roger-Viollet.

 

Une réflexion sur « Fortuny »

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